"Aux grands maux, les grands remèdes" dit le proverbe. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui avec l'euro. La crise qui touche l'euro perdure. L'euro lui-même joue au yoyo: il basse, il monte, il rebaisse, il remonte. Aussi les tensions dans la zone euro prennent-elles des proportions jamais vues. Les spreads entre l'Allemagne et la plupart des États membres du sud de l'Europe (Grèce, Italie, Portugal, Espagne) ne font que s'accroître. La différence entre une obligation allemande et un certificat du trésor grec à 10 ans est de près de 1 500 points de base. Sans aide extérieure, la Grèce est à la merci du moindre prédateur. Mais la différence de taux a également augmenté avec l'Espagne, le Portugal et l'Irlande, d'une valeur de plus de 200, de près de 700 et de plus de 800 respectivement, et ce malgré les 400 milliards d'euros que les États membres et la Banque centrale européenne (BCE) ont injectés, avec le Fonds monétaire international (FMI), dans les pays menacés et les banques sous la forme de prêts, de programmes de rachat et de garanties de toutes sortes.
La raison de cette instabilité n'est pas difficile à déterminer. Dès le début de la crise grecque, la plupart des dirigeants européens ont affiché une attitude hésitante. Au lieu d'adopter d'emblée une série de mesures draconiennes à l'égard de la Grèce, couplées à une volonté sans faille de venir en aide à ce pays et de l'empêcher de faire faillite, on a soufflé le chaud et le froid. On s'est même ouvertement demandé s'il était encore raisonnable de maintenir la Grèce dans la zone euro. Il a finalement fallu plus de six mois avant de mettre en chantier un premier instrument, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), destiné à réellement venir en aide aux pays menacés de la zone euro.
Entretemps, la Banque centrale européenne a elle aussi cessé de soutenir les pays en difficulté de la zone euro. Par manque d'action efficace et réfléchie des États membres, la BCE a été obligée d'acheter massivement de la dette souveraine de la plupart des pays menacés. Plus de 76 milliards d'euros d'obligations d'État, principalement grecques, irlandaises et portugaise, se trouvent en possession de la BCE, obligations qui perdent chaque jour un peu plus de leur valeur à la suite de la baisse des ratings. Il est donc logique que la Banque centrale européenne ne veuille plus intervenir pour parer à l'inaction de nos dirigeants européens qui se tâtent et qu'elle ait cessé d'acheter de la dette souveraine.
Il ne faut pas s'attendre à une amélioration dans un avenir proche. Le durcissement du pacte de stabilité auquel se sont résolus les chefs de gouvernement et qui est indispensable pour éviter une répétition de la situation grecque a été qualifié aussi bien par les marchés financiers que par les principaux responsables de la Banque centrale européenne de "too little, too late". Et le pacte euro plus conclu le 25 mars 2011, qui aurait dû compléter l'union monétaire par une véritable gouvernance économique de la zone euro, est dépourvu de toute crédibilité. Tout comme ce fut déjà le cas de la peu glorieuse stratégie de Lisbonne, il s'agit à nouveau d'une série d'intentions louables et d'objectifs ambitieux qui n'indique pas comment les États membres seront tenus d'agir et de réaliser les réformes nécessaires pour en atteindre les objectifs. Finalement, c'est le mécanisme de crise permanent, le mécanisme de stabilité européen, qui verra le jour par une modification des traités. Or, ce nouvel instrument, qui prendra la relève du FESF, n'a que peu d'impact sur les marchés financiers. Tout comme le FESF, il ne s'agira jamais que d'un simple instrument intergouvernemental fondé sur l'unanimité, si bien qu'il suffira d'un seul pays réticent dans la zone euro pour que toute opération de sauvetage vole en éclats.
Bref, l'approche adoptée par nos dirigeants indécis est bien trop faible, bien trop limitée et bien trop modeste pour convaincre les marchés que la crise de l'euro est sous contrôle, voire qu'elle est terminée. Pour réellement les en persuader, il faut radicalement changer de méthode. Il faut une stratégie globale et cohérente, une démarche en profondeur. Celle-ci doit reposer sur sept piliers.
Tout d'abord la définition d'une solution structurelle pour la Grèce. Il est temps d'arrêter de tourner autour du pot et de jouer à cache-cache. Le problème grec doit être résolu, et le plus vite possible. Tant qu'il ne l'est pas, le Grèce continuera à empoisonner la zone euro. D'autres pays aux problèmes bien moindres sont infectés par le virus grec. Faire sortir la Grèce de la zone euro n'est pas une solution. Cela ne ferait qu'affaiblir la zone euro, sinon l'anéantir. Il n'y a donc pas d'autre solution que de s'atteler tous à sortir la Grèce de l'impasse. Cela nécessitera un effort de la part de tous: de la Grèce, qui devra adopter des mesures et des réformes plus lourdes et plus profondes; des autres pays de la zone euro également, qui devront procéder à une baisse substantielle des intérêts à payer, pour atteindre de préférence le niveau facturé à la Grèce par le Fonds monétaire international (FMI); de tous les détenteurs d'obligations souveraines grecques, enfin, qui devront aussi faire un effort en acceptant soit l'allongement de la durée de ces obligations, soit, comme le propose Paul De Grauwe, que ces obligations soient transformées en un plus petit nombre d'obligations européennes, mais qui seraient alors assorties d'une notation bien meilleure. Quoi qu'il en soit, c'est à un effort commun qu'il faut se résoudre, et ce de préférence le plus vite possible.
En second lieu, un durcissement réel du pacte de stabilité est indispensable pour que la situation grecque appartienne définitivement au passé. Les mesures qui sont actuellement sur la table et qui, en substance, ne sont jamais que celles de l'accord conclu par Sarkozy et Merkel à Deauville le 19 octobre 2010, ne vont certainement pas assez loin. En effet, le problème est et reste que ce sont les États membres qui sont chargés de leur propre contrôle et des sanctions à appliquer. Personne n'y croit, et certainement pas les marchés financiers. De toute manière, une telle approche n'a jamais fonctionné auparavant et on ne voit pas pourquoi ce serait soudainement le cas. Tout comme pour le respect des règles de concurrence, il faut qu'une instance indépendante, à savoir la Commission européenne, fasse respecter les règles de convergence inscrites dans le pacte de stabilité. Les sanctions doivent y avoir un caractère obligatoire. Et elles doivent également être applicables aux déséquilibres macroéconomiques ou aux pays qui falsifient leurs statistiques, comme ce fut le cas de la Grèce. De toute manière, pour que le Parlement européen, colégislateur en la matière, marque son accord, le durcissement du pacte de stabilité est une condition sine qua non.
Troisièmement, il faut créer d'urgence un pilier économique dans la zone euro aux côtés du pilier monétaire. Or, pour ce faire, comme on l'a dit auparavant, le pacte euro plus ne sert à rien. La gouvernance économique dont nous avons besoin dans la zone euro doit aller bien au delà de la simple coordination des politiques économiques des divers États membres de la zone. Comme je l'ai déjà dit dans une tribune précédente avec les anciens présidents de la Commission Jacques Delors et Romano Prodi, il faut une "loi communautaire pour la gouvernance et la convergence économiques", une politique commune de convergence économique obligeant les États membres à prendre diverses mesures indispensables: réformes du marché de l'emploi, de la formation des salaires, du régime fiscal, du régime de retraite, de la politique industrielle, de la recherche scientifique. Elles doivent permettre à l'économie, ou du moins au pouvoir économique de tous les pays de la zone euro, d'évoluer dans la même direction et à la même vitesse. De nouveau, les instruments tels que l'"examen par les pairs", "les bonnes pratiques", le "benchmarking", déjà utilisés dans la stratégie de Lisbonne, sont insuffisants. Il faut des règles de convergence contraignantes indiquant les efforts minimaux et les réformes que tous les membres de la zone euro doivent entreprendre. Des règles contraignantes qui, au besoin, doivent pouvoir être imposées par le biais de sanctions aux pays membres qui ne les appliqueraient pas.
En quatrième lieu, nous devons faire du MSE un véritable FME, un organe géré au niveau communautaire afin qu'il ne puisse pas être bloqué par un membre réticent. Ce Fonds monétaire européen doit être chargé de la surveillance de la stabilité financière de la zone euro, de la définition des programmes de réforme des pays en difficulté, du financement de ces programmes et du contrôle de leur bonne exécution. Il est évident que la règle actuelle de l'unanimité est dangereuse parce que le refus d'un seul pays peut mettre en péril la stabilité de toute la zone euro. C'est pourquoi il faut appliquer, au FME et au sein de l'Eurogroupe, la règle de la majorité qualifiée.
Cinquièmement, les banques européennes doivent être assainies. Les exemples du Japon et de la Suède, qui ont traversé des crises bancaires similaires, sont édifiants. La Suède a procédé à des tests de résistance approfondis sur ses banques et les a recapitalisées lorsque c'était nécessaire. Le problème a vite été résolu et l'économie suédoise a rapidement redémarré. Le Japon a mis douze ans à assainir ses banques, ce qui a provoqué douze années de stagnation. Les tests de résistance menés en Europe ont été ridicules. La preuve en est que la banque qui a mené l'Irlande au bord de l'abîme n'a même pas fait l'objet d'un test de résistance. Tant qu'il n'y a pas d'assainissement sérieux des banques en Europe, l'octroi de crédits restera en veilleuse et notre économie ne connaîtra pas de reprise suffisante.
En sixième lieu, en plus d'un pacte plus strict, une politique d'investissement et de croissance est certainement indispensable dans les pays de la zone euro confrontés à de graves difficultés financières. Nous ne devons pas répéter les erreurs des années 1930. Des économies drastiques sont nécessaires pour remettre de l'ordre dans les finances publiques de ces pays. Des finances publiques saines constituent la meilleure garantie de croissance et de prospérité à long terme. Il faut toutefois veiller à ne pas entrer, à court terme, dans une spirale économique négative qui ne ferait qu'aggraver les problèmes financiers de ces pays en diminuant les recettes. D'où la nécessité d'adopter, aux côtés d'une politique d'austérité rigoureuse, une série de mesures d'incitation, et en particulier des investissements dans la recherche, les infrastructures, l'énergie ou l'internet. Si les pays concernés ne sont pas financièrement en mesure de le faire, l'effort devra venir de l'Union européenne. Cela suppose une réaffectation profonde des moyens budgétaires de l'Union, mais surtout la création d'un véritable marché européen des obligations qui soit en mesure, bien davantage qu'à l'heure actuelle, d'attirer les capitaux et l'épargne des nouveaux pays émergents.
Le mise en place d'un tel marché européen d'obligations liquides pour attirer l'épargne européenne et extra-européenne est la pierre angulaire de la vaste stratégie nécessaire pour juguler la crise de l'euro. Le marché des euro-obligations permettrait essentiellement de placer deux types d'obligations. Les project bonds, spécialement émis pour financer des investissements à long terme dans, notamment, des infrastructures routières, des réseaux énergétiques, l'internet ou des projets de recherche, et les eurobonds. Il s'agit d'obligations qui doivent permettre l'assainissement général de l'économie européenne. L'Union européenne bénéficiant d'une notation globale de AAA et la liquidité étant plus élevée, l'intérêt qui sera versé sur ces obligations sera plus bas que celui de n'importe quel pays européen. Une partie des recettes servira à assainir les banques, notamment pour les recapitalisations indispensables. Par ailleurs, les obligations européennes serviront à régler le problème de la dette. Une partie de la dette des États membres pourra être placée en obligations européennes. L'État dont les résultats sont bons et qui réduit sa dette pourra bénéficier intégralement des faibles taux d'intérêt des obligations européennes. Celui dont les résultats sont mauvais et dont la dette reste élevée ne pourra pas participer dans une mesure aussi grande au système des obligations européennes. De la sorte, les obligations européennes deviendront un instrument permettant d'obliger les pays à adopter une discipline plus rigoureuse et à se réformer davantage sans que la stabilité de la zone euro en tant que telle ne soit mise en péril.
Depuis un an et demi, l'Union européenne a affiché son hésitation manifeste, son absence d'unanimité et son manque de solidarité et de responsabilité. L'euro risque de ne pas y survivre. Il est donc plus que temps d'abandonner la voie des solutions bancales.
Guy Verhofstadt (président du Groupe ADLE)














